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Communauté de Terre Noire

#1 23-05-2018 13:00:13

Argyre
RPiste
Inscription : 17-05-2018
Messages : 3

Pieds dans la boue, tête dans les nuages

Un énorme bruit de succion accompagnait chaque pas des canassons s'avançant dans la mélasse, dans un concert chaotique qui ne pouvait sonner doux aux oreilles. Pourtant, loin de s'en offusquer, le cavalier de tête était plutôt concentré à mirer les terres alentours. C'était un petit village qui, selon les standards, était un peu mal fichu. Quelques masures, çà et là, s'étendaient près des champs remplis de cailloux, des enclos où paissaient quelques animaux faméliques, et des cabanes cachant sans doute des outils rongés par la rouille. Le coin tout entier flairait la défaite et la pauvreté, avec ses habitants regardant les chevaux avec des yeux de merlans frits, ses chiens à moitié galeux qui se battaient pour un os fendu, et pis que tout : son odeur d'une rare férocité.

Maletrogne, le cavalier à la dextre de celui de tête, cracha un énorme glaviot par terre, et rumina dans sa barbe rousse :

- Z'ont point l'air plus vaillants qu'à Dacres, les serfs d'ici, seigneur Argyre...

L'homme de tête, répondant à l'appel de son nom, tourna une tête souriante vers son comparse.

- Laissons leur le temps de s'habituer à voir des gens de qualité, l'ami. Et puis, cet endroit m'a coûté si peu de dacres...

Maletrogne ricana :

- On s'demande pourquoi !

Argyre étudia le faciès repoussant de son compaing, qui lui avait donné son triste surnom. Il lui lança alors, tout en tournant légèrement la bride de son cheval vers la droite pour que sa monture fasse un pas de côté :

- Fort bien. Tu dormiras avec les chèvres ce soir. Tu passeras sans doute inaperçu !

Les autres cavaliers se gaussèrent en se frappant la panse, ou en partant légèrement en avant. Maletrogne sentit la piqûre de cette satanée blague jusque dans le fondement, et se raidit en grimaçant. Il maugréa deux "pestecarme" et trois "fot-en-cul", assez inaudiblement pour ne pas s'attirer des ennuis, et se décida enfin à lâcher :

- Pardonnez-moi, messire.

Argyre put alors se concentrer sur cette petite silhouette qui se dirigeait vers lui d'un pas lent et peu assuré. Un vieillard tenant une canne, et qui passait plus de temps à regarder là où il mettait sa patte folle plutôt que de regarder la troupe devant lui. Arrivé enfin devant son nouveau seigneur, il fut une difficile courbette, puis regarda Argyre de ses yeux fatigués.

- Monseigneur... Bienvenue à Dalvi-TEUHHHHHHHHHEU !

Le son ignoble qui sortit de cet antique gosier fit renâcler deux trois chevaux, et Argyre lui-même eut un léger mouvement de recul avec son crâne. Il toisait cette vieille carcasse se masser la gorge en grondant, et commençait à se dire que Maletrogne n'avait pas vraiment tort sur l'état des lieux... Mais qu'importe. Car tout cela changerait en temps voulu. Il préféra alors finir la phrase et se montrer magnanime.

- Dalvida. Oui, je connais le nom de mes nouvelles terres. Où logeait le seigneur précédent ?

La réponse lui faisait un peu peur, à bien y réfléchir. Devant tel état de délabrement, à quoi pourrait bien ressembler le castel - si castel il y avait - dans lequel il passerait les prochaines années ? Le vieillard mit cependant fin à ses interrogations lorsqu'il se dirigea vers une petite colline en clopinant, tout en disant :

- La tour est là, monseigneur...

Ils se rendirent tous patiemment vers la colline, sur laquelle siégeait une lourde fortification. C'était une ancienne tour, à en croire son architecture angulaire, loin des rondeurs actuelles. Argyre pensa dès lors qu'une sape serait plus aisée, et qu'à ce problème il faudrait bientôt remédier. Il mena sa monture vers l'entrée, dépassant le présumé chef de village, pour sauter de selle devant l'entrée. Ses solerets fracassèrent le sol dans un bruit métallique, loin de la terre bourbeuse qu'ils avaient tous rencontrée au village. Argyre réajusta sa toque à fond plat, et posa ses yeux gris-bleu sur la porte de bois renforcée. Il soupira. Qu'allait-il trouver à l'intérieur ? Maletrogne semblait plus curieux encore que lui, car il proposa tout de go :

- Alors, sire, on s'l'ouvre c'te porte ?

Argyre acquiesça solennellement, fit quelques pas en avant et, arrivant au niveau des gonds, les ouvrit à la volée. Une odeur de renfermé, pis que celle d'un scriptorium, agressa les naseaux du seigneur, qui fronça du nez. Une faste poussière recouvrait le sol et les meubles délavés, que l'on distinguait à peine dans la pénombre. Vieillesse et abandon flottaient comme tant d'effluves étranges dans l'air ambiant, comme un gaz imprégnant les lieux. Argyre était au moins satisfait d'une chose : l'ancien propriétaire n'avait pas tout emporté avec lui. Le seigneur avança doucement, laissant la lumière dans son dos filtrer. Ses hommes investirent à leur tour la rez-de-chaussée, et allumèrent des torches pour y voir plus clair. L'endroit était pire encore lorsqu'il était illuminé, mais cela ne découragea en rien ce bon vieil Argyre, qui se mit à sourire, puis à glousser. Maletrogne fronça les sourcils en entendant rire, et se retourna pour interroger son maître du regard. Ce dernier secoua doucement la tête en se passant un doigt à la commissure des lèvres, puis dit :

- C'est immonde.

Maletrogne était encore plus perplexe.

- Et ça vous fait rire ?

Argyre acquiesça, et se dirigea vers les escaliers, montant une marche, puis deux, avant de se tourner vers ses compagnons qui tous le regardaient. Il ouvrit les bras dans un geste théâtral, avant de prononcer ces mots :

- Je n'aurai que plus de fierté lorsque j'aurai fait de cette porcherie le joyau de tout le royaume !

Et sur cette promesse pleine d'entrain, il rabaissa les bras, pivota, et se mit à monter plus de marches encore, vers le sommet. Vers le haut. Les nuages, le ciel bleu, et l'impérissable soleil...

Dernière modification par Argyre (23-05-2018 13:01:02)

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